Orizaba : Les corporations religieuses dans une ville de l’Ancien Regime hispanique

Au cours du XVIIIe siècle, les églises contribuèrent à la construction de l’espace urbain d’Orizaba. En effet, certaines d’entre elles furent érigées dans des espaces jusqu’alors presque entièrement vides. Elles devinrent tout naturellement les axes de l’expansion urbaine de la ville. Les maisons des habitants se construisirent autour d’elles, les rues furent tracées pour faciliter leur accès, les places furent aménagées à leurs portes et, bien sûr, les nouveaux clochers « rendent plus agréable la vue ce village », disait-on en 1762. Le Sanctuaire de Guadalupe en constitue le meilleur exemple : pour relier le centre-ville à ce temple, bâti dans une zone fangeuse d’accès très pénible, il fut nécessaire de tracer une nouvelle rue et de construire un pont et une chaussée. Tous ces travaux furent réalisés par les chapelains du sanctuaire grâce aux aumônes et au travail des fidèles. Dans ce contexte, nous ne pouvons pas nous étonner de voir les nouveaux temples donner leurs noms aux rues, ni même de voir les quartiers prendre le nom du saint patron du temple le plus proche.

Tout cela répondait à une logique très claire : la communauté était censée permettre la subsistance matérielle, mais aussi et surtout le salut spirituel. Celui-ci était lié d’une manière très étroite, dans le catholicisme de l’époque, aux sept sacrements et à la prédication de la parole divine (ce que l’on appelait alors la « pâture spirituelle ») dont les temples étaient les lieux d’accomplissement par excellence. Tous les habitants étaient en droit de trouver les moyens du salut les plus proches possibles et la ville était donc organisée à cette fin. Lorsque la fondation de la dernière grande corporation religieuse d’Orizaba, le Collège apostolique de Saint-Joseph-de-Grâce, fut préparée à la fin du siècle, les autorités notèrent, en toute logique, que celui-ci achèverait l’œuvre d’approvisionnement du « secours spirituel » de la ville. À partir de ce moment, la ville entière d’Orizaba aurait libre accès aux sacrements depuis trois principaux points équidistants et ordonnés en ligne droite (ou à peu près) sur l’axe est-ouest de la ville.

La distribution de l’eau était elle aussi marquée par l’empreinte des corporations religieuses. Dans l’Empire hispanique, les communautés religieuses disposaient du privilège de l’eau et il n’est donc pas étonnant de noter que les premières conduites d’eau furent aménagées à Orizaba dans le couvent des Carmes, dans le sanctuaire de Guadalupe et dans le couvent-hôpital de l’Immaculée. Une fontaine dans les places annexes permettait l’évacuation de l’eau en surplus, qui pourvoyait ainsi aux besoins des habitants des quartiers. Même si la corporation municipale surveillait parfois l’état de ces fontaines, leur approvisionnement et leur réparation revenaient aux corporations religieuses.

En outre, la paroisse, les congrégations, les couvents et les confréries étaient les principaux responsables de la charité chrétienne et comptaient pour cela sur les aumônes des habitants de la ville, toujours dans le cadre des œuvres de miséricorde chers au catholicisme de l’époque. C’était ainsi qu’on soignait « l’humanité douloureuse », c’est-à-dire les malades, visités dans les hôpitaux ou chez eux par leurs confrères. Selon leur vocation respective, les confréries préparaient des repas pour les pauvres, visitaient les prisonniers, enterraient les morts inconnus, hébergeaient les démunis ou secouraient les orphelins. L’éducation était aussi une œuvre de miséricorde accomplie, certes par la corporation municipale dans une « école publique », mais aussi grâce aux fondations pies établies par le clergé.

Les corporations religieuses jouaient également un rôle important dans le maintient de l’ordre public, un ordre de nature morale qui était marqué par le respect des hiérarchies. Citons en premier lieu les corporations dont la vocation était de prêcher la parole divine, comme le Collège apostolique de Saint-Joseph-de-Grâce, un couvent de missionnaires franciscains. Grâce aux religieux, affirmaient les autorités de la ville, « les vices disparaissent, les habitudes se modèrent, le luxe et l’oisiveté disparaissent ». Les missionnaires apostoliques de la Nouvelle Espagne travaillaient pour rétablir la paix à l’intérieur des esprits, des familles et bien sûr des communautés. On attendait de même des prédications plus quotidiennes des clercs des autres congrégations de la ville : la paroisse, la congrégation de Saint Pierre et l’Oratoire de Saint-Philippe Néri.

Néanmoins, le devoir de maintien de l’ordre revenait principalement, au quotidien, à la paroisse, dans laquelle le curé avait l’obligation de surveiller la conduite de ses ouailles. Pour ce faire, il comptait sur le prône, le confessionnal et les « conversations familières », comme on disait à l’époque, et même sur son bâton de juge ecclésiastique. Toutefois, ces moyens pourraient être qualifiés de faibles devant ses nombreuses responsabilités. Les dossiers judiciaires des villages de la région de la côte du Golfe du Mexique nous montrent l’activité des prêtres dans des domaines aussi variés que la moralité sexuelle (notamment le concubinage et l’adultère), le respect du repos dominical, la congrégation des villages, l’organisation des fêtes et, bien sûr, l’apaisement des habitants lors des émeutes périodiques qui caractérisaient la vie villageoise.

En outre, à cette époque, les curés utilisaient la chaire pour prêcher sur d’autres objets « d’utilité du public », tels que l’approvisionnement en nourriture, mais surtout l’utilité du roi, à la demande spécifique de la Couronne. Il y eut de nombreuses lois royales (reales cédulas) qui nommaient les curés co-responsables de la transmission des messages et de l’accomplissement de certains devoirs des sujets de la monarchie : ils rappelaient aux Indiens de payer leur tribut au roi, ils participaient aux recensements fiscaux et militaires, et ils ne combattaient pas seulement les vices moraux mais aussi « l’exécrable vice de la contrebande ». Lors de toutes ces occasions, les curés agissaient explicitement pour promouvoir « la soumission, l’obéissance et le respect » qui étaient dus au roi et à ses ministres.

Le souci du bon ordre de la paroisse obligea parfois les prêtres à intervenir dans les conflits des corporations civiles. En 1784, « avec sollicitude pour l’honneur de Dieu et le bien-être du prochain », le curé et deux prêtres intervinrent pour mettre fin aux querelles qui prenaient place entre l’échevinage espagnol et la république des Indiens. Avec l’aide du juge royal, les trois ecclésiastiques parvinrent à négocier un accord pour « la bonne harmonie » des deux républiques.

Les corporations de laïcs pouvaient aussi parfois participer au contrôle de l’ordre public. Pour accomplir son devoir d’« admonestation des pécheurs », le Tiers Ordre franciscain comptait plusieurs frères « zélateurs » répartis dans les quartiers de la ville, dont le devoir consistait à surveiller la conduite des autres frères pour en informer le supérieur de l’ordre. D’une façon plus subtile, les corporations religieuses avaient aussi pour fonction de faire preuve du « bon exemple » de la soumission aux autorités corporatives. La convivialité idéale vécue à l’intérieur des couvents, de l’oratoire ou des frères franciscains laïcs relevait aussi de la catéchèse pour les habitants de la ville.

Ainsi donc, dans la ville d’Orizaba sous l’Ancien Régime, comme partout dans le monde hispanique, la subsistance matérielle et le salut spirituel étaient conçus nécessairement comme des affaires collectives. Civiles et religieuses, les corporations étaient toutes étaient concernées par le devoir de préserver le bon ordre de la communauté et toutes contribuaient ainsi à assurer la police urbaine.

Comentarios: