La municipalisation de la police à Orizaba, 1820-1834

À partir du printemps 1808, un grand bouleversement eut lieu dans l’Empire hispanique entier. Nous devons peut-être rappeler qu’après une série de conflits au sein de la famille royale, les Bourbons furent obligés d’abdiquer en faveur de l’empereur Napoléon. Celui-ci, après un court interrègne, désigna son frère Joseph comme le nouveau roi d’Espagne et des Indes. Mais les abdications furent tout de suite considérées comme illégitimes et les acteurs politiques de tout l’Empire durent affronter la difficile entreprise de construction d’une nouvelle légitimité. Ce fut dans le cadre de cette recherche du renouvellement de l’organisation politique qu’eut lieu la réunion des Cortes de la monarchie en 1810, devenue une véritable assemblée révolutionnaire, dont le résultat fut la rédaction de la Constitution de la monarchie de 1812, dite de Cadix.

La crise de l’autorité centrale de la monarchie déclencha simultanémment, la « réassomption » de la souveraineté de la part des républiques urbaines, processus à la fois modéré mais aussi légitimé et légalisé par les Cortes à travers les articles constitutionnels concernant la nouvelle organisation provinciale et municipale et les instructions du gouvernement « politico-économique » des populations. Les municipalités se virent alors attribuer des facultés plus amples dans des domaines tels que la justice, attribut fondamental de la souveraineté dans le monde hispanique, la perception des impôts, le recrutement des milices, l’organisation des écoles, l’administration des marchés, la réparation des chemins, etc. En outre, la police municipale s’étendit aussi sur les domaines traditionnels des corporations religieuses comme la charité, ou pour mieux dire la bienfaisance, car ce fut dans cette nouvelle perspective que les municipalités durent s’occuper des hôpitaux, des hospices, et des établissements similaires. Nous pouvons observer ces transformations dans la rélation des corporations religieuses avec la municipalité de la ville d’Orizaba entre 1820 et 1834.

Les cas les plus évidents furent ceux des hôpitaux de la ville, celui de l’Immaculée Conception, des religieux juaninos, et celui des femmes de Saint-Joseph-de-Grâce. Les comptes rendus des procès verbaux de la municipalité nous montrent que depuis 1820, les deux corporations étaient surveillées par les édiles, devant lesquels les supérieurs devaient désormais présenter leurs comptes afin de compléter leurs budgets avec les fonds municipaux. La municipalité introduisit ainsi dans ces corporations charitables l’exigence de l’efficacité dans l’attention des malades, jusqu’alors reçus selon les possibilités des rentes des hôpitaux. En outre, même s’il n’y avait pas de mention explicite de la garde du culte catholique parmi les facultés renforcées des municipalités, elles se montrèrent de plus en plus soucieuses à ce sujet. À partir de 1821, la municipalité de la ville d’Orizaba s’occupa par exemple de surveiller plus étroitement l’organisation des missions des franciscains. Les exercices de piété qui recevaient auparavant les éloges des autorités étaient désormais considérés avec un certain mépris. On craignait alors « les offenses à Dieu » faites pendant les processions nocturnes et on essaya conséquemment de les interdire.

Dans les municipalités renforcées dans leurs attributions, on retrouve après l’indépendance des groupes parfois très enthousiastes que l’on peut appeler ilustrados, c’est-à-dire « éclairés ». Il s’agissait de groupes issus des élites locales dont la volonté de moderniser la vie des villes, d’introduire « les lumières du siècle » comme on disait à l’époque, était plus que manifeste . La ville d’Orizaba fut témoin de l’essor d’un groupe d’édiles qui répondait à ces caractéristiques entre 1825 et 1826. Dans la municipalité de cette période, on retrouve un ensemble de personnalités assez hétérogène : il y avait seulement trois membres des familles des échevins de l’Ancien Régime, ainsi que trois des Indiens dits « principaux » ; à leurs côtés, plusieurs cultivateurs de tabac, des officiers des milices formés pendant la guerre d’indépendance, des avocats et des personnages nouveaux sur lesquels nous ne possédons pas de données précises. C’est parmi les membres issus de l’élite que l’on retrouve la minorité très active d’« éclairés », huit au moins parmi la trentaine d’édiles de la période 1825-1826.

Ces édiles « éclairés » étendirent aussi leur tutelle aux corporations religieuses, desquelles ils exigèrent une contribution à l’utilité publique de manières nouvelles. Il y eut des actes de contrôle, tels que la surveillance contre les abus du casuel ou les visites des hôpitaux, si nombreux que le recteur de celui des femmes dut déposer plainte en avril 1826. Au sujet de ces établissements, la municipalité continua les efforts commencés auparavant pour transformer la charité en bienfaisance avec l’attention systématique portée à tous les malades. Ils agirent sous des principes semblables lorsqu’ils reçurent la pétition d’ouvrir un couvent de Carmélites : ils demandèrent aux religieuses de changer leur règle strictement contemplative pour s’occuper de l’éducation de jeunes filles, car « aucune utilité ne résulte à la population avec un établissement de religieuses utiles seulement à elles-mêmes ». Dans un cadre plus traditionnel, ils attendaient aussi des religieux carmes et franciscains qu’ils détournent leur règle pour contribuer à légitimer la corporation à travers leur participation aux processions organisées par la municipalité, notamment la Fête Dieu.

Toutefois, la municipalité pouvait aussi protéger certaines corporations. Lorsqu’en 1827 le Congrès fédéral du Mexique, sous l’emprise des libéraux les plus radicaux, ordonna l’expulsion de tous les Espagnols, y compris l’expulsion explicite des religieux, les missionnaires apostoliques du Collège de Saint-Joseph-de-Grâce d’Orizaba furent en danger. Alors, la municipalité accepta d’envoyer une demande au président de la république. Les édiles insistèrent sur l’utilité des religieux pour l’ensemble des habitants de la ville puisqu’ils avaient toujours travaillé « pour le bien des âmes et des habitants d’Orizaba », et puisqu’ils avaient apporté un motif d’admiration « d’une vie pacifique et exemplaire ». Les habitants de la ville rédigèrent aussi une demande conjointe à celle de la municipalité, dans laquelle ils se montrèrent plus enthousiastes. Les missionnaires, affirmèrent-ils, étaient le soutien de l’ordre de la communauté : « ils constituent le frein des habitudes de la population, ils tiennent dans leur orbite le père de famille, l’épouse et le fils ». « Leur vie exemplaire », reprirent-ils, était aussi un motif d’édification.

Il ne s’agissait toutefois que d’arguments déjà connus depuis le XVIIIe siècle, d’après lesquels les religieux travaillaient pour le bon ordre de la république. Les habitants d’Orizaba, et la municipalité en tête, répondirent ainsi aux libéraux qui dénonçaient les corporations comme étant inutiles voire dangereuses, avec les arguments renouvellés de l’utilité publique traditionnelle. D’après cette perspective, il était possible de les contrôler et même de leur assigner de nouvelles finalités, toujours sous la surveillance de la police municipale. La municipalité devenait ainsi la nouvelle souveraine de l’espace public urbain.

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